Rencontre du neuvième type...
Juan est en ville, il a encore des examens tout le jour, Shni le petit génie du ménage m’observe du coin de l’œil, assis sur le haut de l’écran, je m’apprête à lui parler lorsque je remarque son sourcil froncé. Cela me coupe toute envie « Fais chi…! ». Je vais quand même pas devenir son esclave avec l’âge! Je me souviens de ma tolérance au bordel à 20 ans et je réalise que je change, m’améliore(?) évolue ou vieillit, c’est selon…
Hypérion, la tête posée sur une pile de cahiers s’en fout, il veut juste faire son petit somme pépère, en fait, si je pouvais rester tranquille, cela l’arrangerait…
Je décide de sortir faire un tour de mon jardin en deuil. La pelouse est jonchée de feuilles, un petit vent nordique appelle la saison à venir, je frissonne en mes os mûrs. À la lisière du bois, je vais de l’avant et avance entre les arbres décharnés. Le silence est d’or même si le ciel est gris, je grimpe m’asseoir sur un énorme rocher. Je me souviens de ma vingtaine où lorsque j’étais seule, je pouvais m’amuser toute seule et pas de façons les plus catholiques lors de mes balades nudistes dans la forêt isolée du monde pressé…
Je descends du rocher, effleure la mousse fraîche qui l’enrobe et me fraie en passage dans un champ d’énormes fougères jaunies par la malice du temps. Je trébuche sur un morceau de bois et m’étale de tout mon long, je me relève en maugréant et aperçois ce qui m’a fait tomber. Ce n’est pas un vulgaire morceau de bois mais un petit coffre finement ciselé. Je m’agenouille dans les fougères et l’ouvre délicatement, un petit nuage sombre éclabousse mes doigts et je tombe sur les fesses, le coffret se referme en un « clac » sec.
Mes oreilles bourdonnent douloureusement et j’ai des fourmis plein les mains, quelquechose se forme sur le dessus de cette étrange boite et une créature humanoïde apparaît devant moi. Un être verdâtre habillé d’un uniforme rouge pompier se dessine. Je voudrais me lever mais je suis paralysée, mon corps ne répond plus aux commandes de mes idées. La créature se fait moitié homme, moitié arbre et une petite bouche aiguisée s’ouvre dans l’écorce de sa peau. Il me dit :
- Salut Etolane! Je t’attendais! Tu ne peux pas parler, le gaz ténébreux te paralyse mais je peux entendre tes pensées si tu les diriges vers moi…
- Ah Oui!
- Tu vois, tout fonctionne à merveille!
- Je n’irais pas jusque là, mais si tu le dis, pourquoi je peux plus bouger?
- Parce-que tu n’es plus dans la dimension habituelle de ta réalité, tu es décalée en quelque sorte, tu peux me voir, nous pouvons discuter, mais tout cela n’est pas réel pour ton corps, il est comment dites-vous : « on hold »?
- Hum, et pourtant, je te vois et t’entends et je me sens toujours exister là, puisque je ne peux plus bouger! C’est pas super logique ton truc…
- Ce n’est pas supposé être logique, ah! Si je savais rire, tu m’amuserais beaucoup…
- Super! Pis c’est quoi ton deal? Y doit avoir quelque chose puisque tu es là, je te vois et tu me parles…
- Tu as raison, il y a un deal, tu es perspicace à ce que je vois, l’on ne m’avait pas informé de ce détail au bureau général!
- Pfff! Encore un bureau général!Ya de la bureaucratie dans toutes les dimensions, c’est quand même déprimant vos histoires! Pis "shoot" don’ c’est quoi ton bureau à toi?
De ses petits doigts, aussi fins que des brindilles, il sort une minuscule carte de son costume, c’est si minuscule que je ne vois rien d'autre qu’un petit éclat entre deux rayons de soleil qui percent entre les nuages bas. Alors que je scrute de mon mieux cette étrange créature à une bouche, elle s’ouvre à nouveau :
- Je fais partie du réseau IMD, Interspirit Mental Divisions, en charge des cas comme je tien!
- Ah! Parce-que en plus même chez vous, je suis un cas!
- Nous avons ton dossier en main depuis quelques semaines et après tes vibrations d’hier, le bureau a décidé d’entrer en action et de se placer sur ton chemin…
- Avec un coffret antique dans les fougères?
- Disons plutôt un aimant interdimensionnel très puissant…
- Oh! Excusez, pis c’était quoi le problème de mes ondes hier? J’ai rien fait de spécial, si ce n’est quelques gourmandises chocolatées que je regrette déjà!
- Je ne suis pas là pour t’expliquer chaque détail de la procédure! Alors là, tais-tois et écoute moi!
- Pff, si je pouvais grimacer, je le ferais, mais c’est bon, go…
- Bien! Je disais donc, après étude de ton dossier, nous avons reçu l’autorisation de changement de peau. Tu as été prise en charge par le programme et je suis ton premier contact. Le changement s’opérera cette nuit et je ne suis là que pour te préparer à la transition mentale que tu devras supporter. Certains sujets ne passent pas le cap et cela devient très dangereux pour nous, mais le Bureau a décidé que tu avais les capacités requises pour la transformation, donc tout devrait bien se passer…
- Heu! Allo! Pardon? Changement de peau, transformation? Yo! T’hallucines pas un peu trop! Je comprends pas! J’ai même pas goûté un milligramme de Datura!!! Tu peux pas décider de m’envoyer quelque part où je veux pas aller! No Way!
- Ohohohoh! Ne t’affole pas, ce n’est rien que tu ne peux affronter et puis es-tu vraiment sure que lorsque tu sauras ta destination, tu ne seras pas heureuse de lacher ta peau? Comme je le disais avant que tu ne m’interrompes encore, le Bureau a choisi et t’a octroyé la peau de Vanessa, femme de Johnny!
- Pardon?!?
- Vanessa Paradis! Ne fais pas la sotte! Nous avons intercepté tes ondes lors de ta lecture hier, dans ce petit café, comme le bureau t’étudiait depuis un certain temps, les chargés de projets se sont finalement mis d’accord et je suis là pour t’accompagner dans cette nouvelle aventure…
- Ahhaha! Si je pouvais rire, je serais à moitié morte! Bien que peut-être que je le suis déjà dans le fond! Come on’ Tout ça à cause de cet article dans le dernier Vanity Fair! Vous y allez un peu fort quand même! Je me demande bien qui est le grand chef de votre organisation???
- C’est un détail que je ne puis te révéler, et cela n’est d'aucune importance! Ainsi le changement de peau s’opère durant le sommeil, nous opèrons toujours lorsque les deux cerveau sont en mode relâché et il suffira d’un réveil pour que la nouvelle réalité prenne forme. Nouveau corps, nouvelle vie! N'es-tu pas trés heureuse?
Malgré la torpeur de mes membres engourdis, je n'en garde pas moins une certaine vivacité d'esprit. Plus la créature parle et plus je sens pointer un danger invisible entre ses mots généreusement donnés. Cachée, déguisée, il y a anguille sous roche et c'est clair comme de l'eau!
- Bon, je commence à entrapercevoir la nature de ta requête, mais j’ai quand même une question, il arrive quoi à Vanessa dans tout ça?
- Et bien c'est simple! Elle reprend ta peau, c’est un changement de peau, pas un assassinat! D'ailleurs si vraiment tu le désires, il est toujours possible de ne demander qu'un bref séjour...
Je le sens qui m'aguiche. Il cherche en moi la petite bête qui grince et débloque. Je vois pointer entre ses lèvres d'écorces de minuscules dents, si nombreuses et étincelantes, que je fais de mon mieux pour ne plus les regarder.
- Ouais! Ben, me semble qu’elle y perd pas mal au change la pauvre! C’est pas en sa faveur me semble. Je dis pas que mon Juan n’est pas des plus charmants, mais bon déjà, le réveil, intense, me semble! Pis ensuite je te raconte même pas une fois qu’elle pose un pied à terre dans mes tongs! C’est débile! Elle va jamais résister! Son cœur va lâcher, elle va me tuer en un soupir!
- Mais non! Tu dramatises complètement! Qui te dis qu’elle ne finira pas par y trouver ses aises, ta vie n’est pas une si grande torture! En plus nous lui avons donné ta semaine de lecture pour s’ajuster, qui te dit qu’elle n’aimerait pas aller en cours, elle est bilingue comme toi, elle devrait arriver à s’en sortir, et puis tu n’as qu’un seul cours de version, tu as collectionné les bonnes notes, c’est pas mortel non plus! Elle devrait être en mesure de s'ajuster!
- Man, tu te fous de ma gueule! Elle va pas s'ajuster à Québec et au Lac en une semaine! C'est comme changer de planète! Et dans son sens, cela devient cauchemardesque! Pis si mon existence n'est pas une si grosse torture pourquoi je devrais la fuguer? Non mais franchement! Moi, je me réveille avec Johnny, une cage dorée, une garde robe excellente, du soleil à gogo, j’imagine des maisons tripantes, je dis bien DES maisons! La plage, ah! la plage! Des palmiers, deux enfants en bas age et tout le tralala pour s’en occuper. Le rêve quoi! En gros, le Paradis! Ahaha! C'est un peu tiré par les cheveux, si tu veux mon avis!
- Tu paniques, c'est normal, tous ceux qui sont choisis passent par là. Respire, cela va passer. Nous avons étudié vos deux dossiers, et contre toutes apparences, je te l'accorde, il s'est avéré que tu étais parfaitement compatible avec elle. Ce n'est pas moi qui m'occupe de cette section de la procédure, mais nos scientifiques ne se trompent jamais! Allez Respire par le cerveau! Tu vas voir, cela va aller mieux...
Je décide de ne pas écouter ses conseils et de suivre ce chemin de pensées qui me porte désormais. Subitement, j'ai les idées claires, le coeur pur, et une volonté de fer!
- Ben voyons, tu me contes des salades, encore qu'on soit compatible, c'est pas ça le point! Je peux pas prendre sa vie et lui donner la mienne! La pauvre, elle se retrouve à la lisière de l’hiver, dans une cabane perdue au milieu de nulle part!!! Trois sous dans ses poches, pas d’enfants, et une tonne de lectures à avaler sur des sujets dont elle n’ a rien a foutre! Pis tout ça c’est normal! Ça devrait passer comme une lettre à la poste! Ya right! Humm, j'ycrois pas "pantoute"! Je suis sure que y’a un coup bas dans ton truc, cela me semble pas catholique du tout ton histoire! Y’a aucune compassion! Je ne veux pas jouer à ce jeu!
- Depuis quand les catholiques font de la magie un art??? Ah c’est certain! Tu as raison! Tout ceci n’est pas catholique. Mais n'as-tu point remarqué que le catholicisme bat de l’aile ces temps-ci? Ce n’est plus comme si l’on avait besoin de s’en préoccuper! De toute façon tu n’as pas le choix, la décision a été prise en haut lieu, tu ne peux plus rien y faire!
- Cela m’étonnerait fort! La vie n’est pas si simple mon cher! Et même si je n’y comprends pas grand chose à tes histoires, j’aimerais que tu me libères sur le champ! Je désire réintégrer ce corps désobéissant, et je souhaite que tu proposes à d’autres ton petit marché diabolique! Ciao!
- Comme cela, tu refuses Johnny Depp!
- Oui! C’est pas parce-qu’il me fait mouiller sur papier glacé que je vais lui voler sa femme pour aspirer sa vie! C’est n’importe quoi ton truc! Allez disparais de ma vue! Et que je ne te revois plus! Amen!!!
La petite bouche se met à grogner, et je sens que j’ai touché le point faible, l’étrange créature d’arbre et d’esprit se dissout sous ma détermination farouche et je reprends peu à peu le contrôle de mes mouvements. Je me lève d’un seul bond et d’un pas rapide me dirige vers mon jardin, je retrouve la chaleur de ma maison. Shni est toujours sur le haut de l’écran. Il discute avec une mouche en m’attendant. Je soupire profondément et prends le balai à ma droite…
Rencontres du neuvième type (Épisode II)
Le ciel se voile et la température remonte au dessus des -20. Cela fait des jours que je n’ai pas mis le nez dehors! Je décide d’aller prendre l’air. Je tourne le dos au lac pour aller vers la forêt. Je m’engage sur un sentier de motoneige déserté. Cette marche me réchauffe, je pénètre plus profondément dans la forêt. Tout est silencieux. Malgré moi j’entrevois un énorme arbre non loin du sentier qui, d’un coup, m’intrigue. Je m’arrête. Une puissante attraction me pousse à sortir du chemin pour m’approcher de cet arbre à l’écorce déchiquetée. Sans m’en rendre compte, je m’enfonce dans la neige, pas après pas, j’arrive au pied de cet arbre. Son tronc est constellé de dizaines de trous plus ou moins gros. C’est étrange. Est-ce une cité d’écureuils? Depuis quand est-ce que les écureuils vivent en troupe?
Je tends la main vers l’une de ces cavités. Mes doigts accrochent quelque chose de lisse que j’agrippe Je retire mon poing fermé pour l’ouvrir à l’air libre et découvrir une petite bourse de cuir fermée par une ficelle rouge. Ma curiosité l’emporte sur ma raison et je délie le nœud qui ferme cette bourse d’allure antique. Aussitôt une fumée opaque s’échappe de l’attrape. Mes oreilles bourdonnent et je sens mon corps s’engourdir. La fumée se dissipe pour révéler une créature nonchalamment accotée au tronc de l’arbre qui m’a misérablement attirée. Je ne peux plus bouger. Je crois reconnaître l’étrange humanoïde. Son corps fait d’écorce verdâtre fait remonter en moi des souvenirs oubliés. Moitié homme moitié arbre, il me regarde de ses deux orbites taillées à la hache. Sa petite bouche aiguisée s’ouvre pour me parler. Collée à la neige sous mes pieds, je n’ai plus conscience de mon corps. J’entends sa voix rauque résonner au creux de ma tête.
- Rebonjour Etolane. Long time no see. Je t’attends depuis plusieurs semaines…
Frustrée, je le regarde sans penser l’ombre d’une parole. Il poursuit
- Tout comme lors de notre dernière rencontre, tu peux communiquer télépathiquement avec moi. Tu n’as qu’à penser à ce que tu désires dire et je t’entendrais parler comme si tu le faisais à vois haute…
Butée, je force le silence dans ma tête. J’essaie de me déplacer mais je suis incapable de bouger une seule parcelle de mon corps. Il continue
- Tout comme l’autre fois, j’ai altéré ta réalité en te décalant de ta dimension réelle, tu ne peux rien y faire! Tant que nous n’aurons pas discuté, tu ne pourras pas en sortir! Ainsi est le sort que je t’ai jeté. Alors prends ton temps, je ne suis pas pressé…
- Tu m’énerves!
- Ah! Ça y est tu te décides?
- Je ne décide rien du tout! Qu’est-ce que tu me veux encore?
- Je suis revenu te proposer un nouveau deal…
- Ouais, t’as de l’espoir…
- En effet. J’ai toujours de l’espoir sinon comment pourrais-je passer l’éternité à me dédier à ma tâche?
- Bof, je m’en fous un peu! Mais puisqu’on en est là, rafraîchis moi la mémoire, c’est quoi ta job encore?
Ses minuscules doigts de brindilles farfouillent l’intérieur de son costume pour en ressortir une minuscule carte qui scintille sous la lumière du jour. J’observe sa bouche de bois s’ouvrir et se fermer alors que je l’entends parler en mes pensées.
- Je suis un agent secret du réseau IMD, Interspirit Mental Divisions. C’est moi qui suis responsable de ton dossier.
- Ah parce qu’en plus j’ai un dossier, vraiment je suis gâtée!!! Mais dis-moi y’a pas de traducteurs par chez vous? Tu me parles en français sous le couvert d’une entreprise de langue anglophone, c’est pas logique ton truc!
- Je te rappelle que ta logique et la nôtre diffère énormément je dirais même que dans ce cas ci, il est impossible de faire appel à quelconque logique! Pour y voir plus clair, il faudrait plutôt parler de magie mais ce serait trop long à t’expliquer. Enfin, tu sauras pour ta gouverne que le Bureau n’oublie jamais l’un des ses cas!. Lorsque tu as été contactée une fois, il est fort probable que le seras de nouveau au cours de ton existence. Je constate d’ailleurs que tu es très réceptive à notre aimant interdimensionnel!
- Super!!! Mais si je me souviens bien, tu n’as pas eu gain de cause lors de notre dernière rencontre qu’est-ce qui te fait croire que tu m’auras cette fois-ci?
- Disons que ton dossier a été étudié avec attention et il apparaît que nous avons désormais une nouvelle ouverture…
-Pfff, n’importe quoi! Non mais vraiment tu m’énerves avec tes niaiseries, tu veux pas me lâcher le grain???
La créature se renfrogne. Je la vois se courber sur elle-même. Je sens une colère savamment maîtrisée poindre sous la douceur de ses paroles. La chose ne se laisse pas impressionner par mon esprit fermé.
- Je disais donc qu’une nouvelle autorisation de changement de peau a été acceptée par la direction et que je suis là pour t’en avertir. It’s all set. Tu as été déclarée apte à la transition, le processus est enclenché, tu ne peux plus reculer…
- Pfff, je suis sure que tu dis n’importe quoi pour me forcer à te croire! Ouais, je suis même pas mal sure que toi et ton Bureau de je sais pas trop quoi, vous ne pouvez rien faire sans mon accord! Si c’était le cas, tu n’aurais pas besoin de communiquer avec moi de la sorte…
- Chère Etolane! J’oubliais presque cette perspicacité que tu possèdes. Disons que tu n’as ni tout à fait raison, ni tout à fait tort. Mais ne tiens-tu pas à en savoir davantage?
- À quel sujet?
- Tu fais la maligne mais je suis capable de percevoir que cela te démange le cerveau d’en savoir davantage. Allez, no mind games, tout est sous contrôle. De toutes façons, je ne suis pas certain que tu tiennes tant que cela à ta peau. Donc comme la dernière fois, le Bureau te propose la peau de Vanessa.
- Vanessa?
- Ne fais pas l’idiote! Vanessa Paradis voyons!!!
- Mais qu’est-ce que vous lui en voulez à cette pauvre fille!!! Vous pouvez pas la laisser tranquille, et moi avec! Elle a sûrement pas envie de changer de peau et sûrement pas avec la mienne! D’abord, tout ceci est ridicule! Non, vraiment tu m’énerves!!!
- Tu sais, tu n’as absolument rien à craindre, c’est un procédé vieux comme le monde qui s’opère sans aucune douleur. Il suffit d’accorder le sommeil des deux cerveaux et Bang, en un claquement de doigts, c’est fait! Tu te réveilles chez elle, elle se réveille chez toi, tout va bien…
- Ouais, si elle t’entendait, je ne suis pas sure qu’elle serait convaincue non plus! Je ne suis pas si dupe que cela, je comprends bien ton petit jeu des tentations. Qui ne rêverait pas de se retrouver dans le lit de Johnny ? Mais si j’ai refusé la première fois, qu’est-ce qui peut bien te faire croire que je vais accepter cette fois ci???
Malgré l’engourdissement de mes membres et l’irrationnel de la situation, j’ai l’esprit incroyablement lucide. La température extérieure me glisse sur la peau sans m’atteindre les pores. Je bouillonne de l’intérieur. Je reconnais le danger sans être en mesure de le cerner. Je pèse et soupèse chacune de mes pensées. L’homme fait d’écorce se détache du tronc qui le soutient, de ses jambes faites de branches, il fait un pas vers moi. Je fixe ses minuscules dents, si bien aiguisées, si luisantes. Il m’explique
- Tu es désormais mère. La première fois, tu n’étais pas prête car tu voulais un enfant, tu ne voulais voler les siens et tu ne savais pas ce qu’être parent signifiait. Maintenant que tu as enfanté, tu es plus apte à la conversion, en plus, après études nous constatons que vous avez plutôt les mêmes vues sur le concept, cela tombe très bien. Ceci nous confirme que nous avons fait le bon choix. Il te sera facile de t’attacher à ses petits et tu peux avoir totalement confiance en elle pour materner ta fille…
- Non mais t’es complètement débile! Qui te dit que je désire laisser ma fille et mon mari? Et mieux encore qui te dit que ses enfants à elle ne découvriront pas vite la supercherie? C’est stupide ton idée, je ne parle pas comme elle, je n’ai pas le même langage, je suis certaine que le vocabulaire que j’utilise au quotidien n’est pas le même que le sien. Je ne connais pas ses expressions, nous n’avons certainement pas la même terminologie interne, je suis pas mal certaine qu’elle n’est pas à jour dans son québécois! Tu prends aussi un peu ses gamins pour des cruches! Sans parler de son homme! Comme s’ils allaient pas sentir la différence? Et le mien dans tout cela? Il a peut-être pas envie que je m’éclipse!!! Et puis tu as pensé à sa réaction à elle? Tu lui a demandé son avis???
- La question ne se pose pas, tu es la seule à posséder le pouvoir de décision. C’est entre tes mains que tout se joue.
- Hein? Mais c’est de l’arnaque pure! Elle va pas mal se faire avoir dans l’échange! Je suis sure qu’elle adore sa vie et qu’elle ne veut pas en changer pour venir se terrer dans mon bois!
- Tu dramatises. Ta vie n’est pas si pire, elle possède aussi certains atouts. Qui te dit que secrètement elle n’envie pas une vie simple comme la tienne? En plus cela lui donnera l’occasion de goûter à de la chair fraîche, ça la changera de son vieux croûton…
- Pardon?
- Ton mari est jeune et fringuant, il a presque 20 ans de différence avec son homme, comme vous avez le même age, elle pourra déguster de la bonne chair fraîche!
- Non mais, t’es complètement retardé! Je veux bien considérer mon Juan comme de la chair fraîche mais dire que Johnny Depp est un vieux croûton, c’est de l’abus!!! Pis je sais pas si j’ai envie de la savoir dans mon lit avec mon homme! En plus cela ne fait aucun sens, tu te contredis sans arrêt, si ma vie est correcte pourquoi est-ce que je voudrais prendre la sienne?!? T’es super flou. C’est franchement pas net ton deal à la noix!
Je le vois faire un autre pas vers moi. Je ne me laisse pas intimider, je continue :
- Encore que j’accepte, comment pourrais-je reproduire qui elle est sans la connaître? C’est pas juste en me glissant sous sa peau que je vais pouvoir vire sa vie! Je ne suis ni chanteuse ni actrice! Elle n’est pas traductrice ou ermite et il ne me semble pas du tout qu’on ait les mêmes personnalités! Et l’on a pas du tout les mêmes expériences! Non vraiment, cela ne fait aucun sens! C’est n’importe quoi!!! J’suis sure qu’il y a un piège dans ton histoire!
- Voyons, tu te poses trop de questions! Premièrement. vous êtes toutes les deux bilingues et vous parlez toutes deux français! Tu n’auras pas de mal à assimiler sa façon de parler une fois à l’aise dans sa mémoire et elle fera de même! Deuxièmement tu ne soupçonnes pas à quel point vous avez des points en commun. Troisièmement, tu ne peux imaginer la capacité d’adaptation humaine, c’est assez phénoménal! Really powerfull! I’m always amazed by it! De plus comme je te l’ai mentionné la première fois, tu peux tout à fait choisir l’option « court séjour ». Ce qui ne t’engagerait que pour quelques jours…
Je le sens s’adoucir. Il se déguise sous une nouvelle humeur pour essayer de mieux m’amadouer. Je sais qu’il cherche la petite bête sans en avoir l’air. Il me regarde gentiment et semble presque esquisser un sourire charmant. Il opine du chef et enchaîne sur sa lancée.
- Imagine te plonger dans son corps gracile et pouvoir ensuite profiter de l’immensité de sa garde-robe! Voyager comme bon te semble, faire du shopping, t’acheter tout ce que tu as envie. Être financièrement libre. Vivre la vie faste des gens célèbres entre Provence et Californie. Vivre la bohème chic de tes rêves. Ne me dis pas que ce n’est pas tentant! Et ne me dis pas qu’aimer son mari te serait difficile…
- C’est sur que sa vie est loin d’être affreuse! Mais aimer Johnny Depp avec mon coeur? Whoo, là t’en demande beaucoup l’extra-terrestre! Je n’ai pas un cœur d’artichaut! Pis je le connais ce bonhomme, il est peut-être très con tu sauras!
Malgré moi l’image de Johnny me pénètre la cervelle. Je me languis subitement sur les films qui se jouent dans mes idées. Je sens s’insinuer en moi le démon de l’envie. Sans pouvoir bouger la tête, je me secoue les idées.
- Okay, je te l’avoue, il est sexy, il a l’air incroyablement cool, super intéressant et il est physiquement délicieux. C’est certain que je pourrais me prendre au jeu de la luxure. Mais on ne parle pas d’amour! Même si j’explorais une certaine sexualité en sa compagnie, encore que j’apprécie l’expérience, même si ça me semble bizarre l'idée de faire l’amour avec de si petits seins, mais bon comme il les aime bien, il doit sûrement savoir comment leur faire plaisir! Tout cela ne veut pas dire que mon cœur serait en phase avec lui! Évidemment, je ne pense qu’il aurait besoin de me violer les premières fois, mais ensuite???
- Ensuite?
- Oui, ensuite! Lorsque l’attrait de l’aventure m’aura passé, lorsque je ressentirais son absence d’émotions envers moi. Lorsque j’aurai le manque de Juan dans la peau, dans le coeur? Tu ne crois pas que les choses risquent d’être moins roses? Surtout si en plus les enfants soupçonnent quelque chose…
- Tu penses trop, tu compliques les choses! Et si je te dis que tu ne peux y aller que pour quelques jours!!! Tu n’as pas tant à t’en faire! C’est bien plus simple, je fais ce métier depuis des générations, je sais de quoi je parle. Je peux te dire qu’il n’y a jamais eu de réclamations…
- Pfff! Ta dernière phrase sent le mensonge à plein nez!!!
Il fait un autre pas vers moi. Il se dégage de ses lèvres une drôle d’odeur mi agréable, mi fétide. Je m’étonne de la sentir. Normalement en plein hiver, l’on ne sent plus rien. La saison tue les odeurs, comment suis-je capable de le sentir? Plus il s’approche, plus je sens son emprise sur moi s’accentuer. Je mets toute ma volonté à combattre son magnétisme qui me perturbe soudainement. Je le vois esquiver une ultime tentative de séduction.
Tout à coup, j’ai la tête pleine d’images merveilleuses qui défilent en une longue mélodie, des images de bonheur intense, d’île paradisiaque, d’existences torrides. Un petit morceau de moi commence à flancher. Et si ce n’était vraiment que pour quelques jours? Il m’est de plus en plus difficile d’avoir les idées claires et de résister à sa tentation. Pour garder toutes mes forces, je me concentre sur ce que j’aime dans ma vie. Je m’accroche à mes petits bonheurs. Je pense à mon homme qui me chérit à ce petit bout de nous qui nous ensoleille. J’évite de penser à mes insatisfactions, je me polis la raison. Je commence à comprendre que tout repose sur un seul choix. Et si en fait, cette créature n’était rien d'autre que l’image d’un choix? L’acte de choisir est puissant, trop souvent l’on en sous-estime son importance. Le pouvoir de choisir est peut-être l'un des grands pouvoirs de l'humanité?
C’est toujours un peu abstrait les choix et pourtant ceux-ci peuvent entraîner de lourdes conséquences tout à fait concrètes! Ne pas faire le bon choix est dangereux. Et si tout le danger de cette discussion se cachait là? Même si sa proposition a des aspects bien alléchants, n’est-ce justement pas trop alléchant pour être réellement bon? Je reprends le contrôle de mes émotions. Je réplique avec calme et fermeté:
- Encore une fois mon cher, je me vois dans l’obligation de refuser votre proposition qui ne me sied guère. Je dirais même qu’il y a erreur de jugement sur la personne. Ton Bureau n’est pas des plus compétent, vous devriez en revoir la gestion! Comment ne pouvez-vous pas savoir que le but ultime de ma vie est de me sentir bien dans ma propre peau pas de changer de peau! Je travaille fort à ma réussite intérieure. J’aime ma bohème boisée, elle n’est peut-être pas chic mais elle est sereine! Les obstacles sont nombreux mais je suis tenace. Je surmonte les épreuves et je continue d'avancer sur ce chemin qui est le mien. J’ai la chance d’avoir un homme extraordinaire pour m'apprécier telle que je suis, pour m’aimer même lorsque je me déteste, pour me soutenir lorsque je faiblis, pour m’offrir une jolie famille. Tout le monde ne peut pas en dire autant et j’en suis bien consciente! Et je ne cracherais certainement pas sur ce que j'ai pour les beaux yeux de Vanessa! Sans compter que j’ai mis au monde un petit rayon de soleil qui illumine les ombres de mon cœur, qui me grandit et toi, tu voudrais que je lâche tout cela pour quelques envies aussi superficielles que futiles??? Non vraiment tu m’énerves, allez, zou, disparais de ma vue et laisse moi tranquille!!!
J’envoie dans sa direction, en une gigantesque vibration, toute la force de ma volonté. Il vacille, recule de deux pas, et commence à s’estomper de ma vue. Il essaie d’ouvrir une dernière fois la bouche avant de s’évaporer en une épaisse fumée sombre. Je suis de nouveau seule. J’entends piailler quelques oiseaux dans les branches autour de moi. Je sors de mon étrange torpeur pour réaliser que je suis complètement gelée. J’ai de la neige jusqu’au cuisses, l’air glacé me fouette le visage, tout mon corps frissonne. Je me décolle les pieds et je me dépêche de retourner sur ce sentier d’où je m’étais égarée. Je prends mes jambes à mon cou et je rentre chez moi à la vitesse de l'éclair…
Carnet de fictions...
Tous les textes ici sont partagés librement mais pas donnés aux quatre vents. Toute reproduction en totalité ou en partie sans l'accord de l'auteur est fortement déconseillée. Merci d'en respecter les droits d'auteurs..
Blogosphèrie
jeudi 12 mars 2009
mardi 10 mars 2009
Poésie humaine
Quelque part dans le mois de mars 2005, à l'occasion de la semaine contre le racisme, j'ai été invitée à écrire un texte sur ce sujet pour ensuite le lire en introduction de la soirée en question. Ce petit texte fut bien accueilli et récolta une salve d'applaudissements de la salle où siégeait une centaine de spectateurs de toutes races. Une belle soirée, de la bonne bouffe, un beau souvenir...
Poésie humaine
En ce moment même, quelque part sut Terre, un enfant naît. Qu’il soit blanc, noir, jaune, rouge ou métissé, il offre son premier cri à l’univers de la même manière. Il respire sa première bouffée d’air. Sentez-vous le souffle de son âme qui se joint à nous?
Quelque part sur Terre, à ce moment même, un humain décède. Qu’il soit blanc, noir, jaune, rouge ou métissé, il se meurt tout comme les êtres qui le précédèrent. Comme tous les autres avant lui, en une dernière expiration, il s’évapore. Sentez-vous son souffle qui disparaît de notre univers?
Entre ces deux moments d’existence, les humains déroulent leurs chemins de vie de multiples façons. Des civilisations s’épanouissent, des cultures s’évanouissent, des hommes et des femmes se débattent entre obstacles et satisfactions, désirs et restrictions, envies et déceptions. Chaque forme humaine s’inscrit dans ce flux de vie qui fait vibrer la Terre de mille émotions.
Qu’importe la couleur de sa peau, lorsqu’un homme pleure, ses larmes sont toujours salées. Qu’importe sa culture, lorsque femme saigne, son sang est toujours rouge et de quelque origine qu’il soit, lorsqu’un enfant s’amuse, son rire a toujours la même saveur. Pourquoi haïr ces différences qui n’existent que dans l’ignorance?
Tant de richesses invisibles se cachent dans l’échange de nos différences visibles! Si nous étions tous sculptés du même bois, tous tissés de la même laine, tous uniformes et sans variétés pour nous différencier, que pourrions-nous apprendre les uns des autres?
Si l’on s’ouvre à l’inconnu, si l’on dirige son cœur sur des voies de tolérance et d’amitié, l’esprit découvrira alors toute la profondeur, toute la beauté de notre humanité. L’autre n’est pas seulement celui qui nous ressemble, celui de notre race qui partage les mêmes idées, les mêmes valeurs. L’autre c’est aussi celui qui est distinct, celui que l’on comprend mal ou point.
L’humanité possède tant de facettes étranges, pourquoi ne pas ouvrir grand ses yeux, son cœur et son esprit à toutes ces couleurs, coutumes, et différences? Pourquoi ne pas partager nos connaissances pour essayer de mieux se comprendre?
Car tout aussi différent des uns des autres que nous croyons être, nous avons tous la même essence humaine. Nous avons tous besoin d’eau, d’air et d’amour pour survivre sur cette Terre. Nous naissons tous dans une giclée de sang et nous redeviendrons tous poussières….
Poésie humaine
En ce moment même, quelque part sut Terre, un enfant naît. Qu’il soit blanc, noir, jaune, rouge ou métissé, il offre son premier cri à l’univers de la même manière. Il respire sa première bouffée d’air. Sentez-vous le souffle de son âme qui se joint à nous?
Quelque part sur Terre, à ce moment même, un humain décède. Qu’il soit blanc, noir, jaune, rouge ou métissé, il se meurt tout comme les êtres qui le précédèrent. Comme tous les autres avant lui, en une dernière expiration, il s’évapore. Sentez-vous son souffle qui disparaît de notre univers?
Entre ces deux moments d’existence, les humains déroulent leurs chemins de vie de multiples façons. Des civilisations s’épanouissent, des cultures s’évanouissent, des hommes et des femmes se débattent entre obstacles et satisfactions, désirs et restrictions, envies et déceptions. Chaque forme humaine s’inscrit dans ce flux de vie qui fait vibrer la Terre de mille émotions.
Qu’importe la couleur de sa peau, lorsqu’un homme pleure, ses larmes sont toujours salées. Qu’importe sa culture, lorsque femme saigne, son sang est toujours rouge et de quelque origine qu’il soit, lorsqu’un enfant s’amuse, son rire a toujours la même saveur. Pourquoi haïr ces différences qui n’existent que dans l’ignorance?
Tant de richesses invisibles se cachent dans l’échange de nos différences visibles! Si nous étions tous sculptés du même bois, tous tissés de la même laine, tous uniformes et sans variétés pour nous différencier, que pourrions-nous apprendre les uns des autres?
Si l’on s’ouvre à l’inconnu, si l’on dirige son cœur sur des voies de tolérance et d’amitié, l’esprit découvrira alors toute la profondeur, toute la beauté de notre humanité. L’autre n’est pas seulement celui qui nous ressemble, celui de notre race qui partage les mêmes idées, les mêmes valeurs. L’autre c’est aussi celui qui est distinct, celui que l’on comprend mal ou point.
L’humanité possède tant de facettes étranges, pourquoi ne pas ouvrir grand ses yeux, son cœur et son esprit à toutes ces couleurs, coutumes, et différences? Pourquoi ne pas partager nos connaissances pour essayer de mieux se comprendre?
Car tout aussi différent des uns des autres que nous croyons être, nous avons tous la même essence humaine. Nous avons tous besoin d’eau, d’air et d’amour pour survivre sur cette Terre. Nous naissons tous dans une giclée de sang et nous redeviendrons tous poussières….
Les douleurs d'Aline
Les douleurs d'Aline
Aline avait un secret mais personne ne s'en doutait. Tous les jours Aline pleurait mais personne ne le savait. Aline cachait ses maux derrière ses sourires car aucun mot ne pouvait exprimer l'intensité de son malheur. Aline ne voulait pas que l'on s'apitoye sur son pauvre sort. Aline était orpheline mais ses deux parents étaient en vie. Aline faisait partie de ses enfants abandonnés que l'on n'avait jamais su aimer à leur juste valeur. Jolie, marrante, le monde extérieur la trouvait charmante mais qui pouvait imaginer le gouffre de son coeur?
Pour combattre son horreur, elle avait recherché ailleurs l'Amour qu'on lui avait refusé. Elle avait ramé sur des eaux boueuses avant de le trouver chez un grand garçon aux allures rieuses. Elle avait alors appris que l'Amour ne se parle pas autant qu'il se vit. Avec le temps, elle avait compris que les mots sont parfois vides du sens qu'ils transportent. On les dit pour se donner bonne conscience mais s'il n'y a pas de sentiments ou de gestes pour les faire vivre, ils deviennent aussi creux qu'une mine déserte.
Un mot s'entend puis se ressent, si on ne fait que l'entendre, il ne sert à rien, il devient inutile, désuet. Il faut le ressentir pour pouvoir accrocher son essence en son coeur. Les mots qui expriment l'amour ne servent à rien s'ils ne véhiculent pas l'émotion adéquate. Aline avait appris avec les années à reconnaitre l'invisibilité des sentiments. Elle ne faisait pas confiance aux mots qu'elle entendait mais plutôt aux gestes qu'elle auscultait dans le silence de sa maturité. Aline taisait sa peine car après tout qui pouvait comprendre ces douleurs étranges qu'elle gardait enfouies dans les noirceurs de son âme blessée?
Brève datée de 2005
Aline avait un secret mais personne ne s'en doutait. Tous les jours Aline pleurait mais personne ne le savait. Aline cachait ses maux derrière ses sourires car aucun mot ne pouvait exprimer l'intensité de son malheur. Aline ne voulait pas que l'on s'apitoye sur son pauvre sort. Aline était orpheline mais ses deux parents étaient en vie. Aline faisait partie de ses enfants abandonnés que l'on n'avait jamais su aimer à leur juste valeur. Jolie, marrante, le monde extérieur la trouvait charmante mais qui pouvait imaginer le gouffre de son coeur?
Pour combattre son horreur, elle avait recherché ailleurs l'Amour qu'on lui avait refusé. Elle avait ramé sur des eaux boueuses avant de le trouver chez un grand garçon aux allures rieuses. Elle avait alors appris que l'Amour ne se parle pas autant qu'il se vit. Avec le temps, elle avait compris que les mots sont parfois vides du sens qu'ils transportent. On les dit pour se donner bonne conscience mais s'il n'y a pas de sentiments ou de gestes pour les faire vivre, ils deviennent aussi creux qu'une mine déserte.
Un mot s'entend puis se ressent, si on ne fait que l'entendre, il ne sert à rien, il devient inutile, désuet. Il faut le ressentir pour pouvoir accrocher son essence en son coeur. Les mots qui expriment l'amour ne servent à rien s'ils ne véhiculent pas l'émotion adéquate. Aline avait appris avec les années à reconnaitre l'invisibilité des sentiments. Elle ne faisait pas confiance aux mots qu'elle entendait mais plutôt aux gestes qu'elle auscultait dans le silence de sa maturité. Aline taisait sa peine car après tout qui pouvait comprendre ces douleurs étranges qu'elle gardait enfouies dans les noirceurs de son âme blessée?
Brève datée de 2005
samedi 7 mars 2009
En 2040...
En 2040...
Le printemps réveille la nature qui resplendit de lumière limpide. Le lac a retrouvé son état sauvage. L’air pur fouette nos joues roses. Quelques voiles se dessinent à l’horizon. Dans le soleil couchant ma fille, désormais femme, revient à la source de son origine. Silencieuse, je l’observe de loin, le cœur rempli de fierté. Elle repartira demain en mission pour la nouvelle station spatiale. Comme à l’habitude, je garderai ce chien qui lui rappelle tant Chanelle.
Je frôle la main de Juan à mes cotés et je me plonge dans son regard plissé de rides, il me sourit. Sa tignasse poivre et sel m’émeut sans que je ne sache trop pourquoi. Au bord du grand lac, mon fils, devenu homme, joue avec ses propres enfants. Le temps se conjugue à mes souvenirs qui s’effacent dans les reflets de l’eau douce. Miroir de mes instants passés. Je passe une main dans ce qu’il me reste de ces boucles folles, teintées d’acajou, qui m'entourent le visage. Je sens son bras m’entourer de tendresse. Sereine. Je me fonds dans le tableau de ma vie.
Utopie réfléchie en 2006...
Le printemps réveille la nature qui resplendit de lumière limpide. Le lac a retrouvé son état sauvage. L’air pur fouette nos joues roses. Quelques voiles se dessinent à l’horizon. Dans le soleil couchant ma fille, désormais femme, revient à la source de son origine. Silencieuse, je l’observe de loin, le cœur rempli de fierté. Elle repartira demain en mission pour la nouvelle station spatiale. Comme à l’habitude, je garderai ce chien qui lui rappelle tant Chanelle.Je frôle la main de Juan à mes cotés et je me plonge dans son regard plissé de rides, il me sourit. Sa tignasse poivre et sel m’émeut sans que je ne sache trop pourquoi. Au bord du grand lac, mon fils, devenu homme, joue avec ses propres enfants. Le temps se conjugue à mes souvenirs qui s’effacent dans les reflets de l’eau douce. Miroir de mes instants passés. Je passe une main dans ce qu’il me reste de ces boucles folles, teintées d’acajou, qui m'entourent le visage. Je sens son bras m’entourer de tendresse. Sereine. Je me fonds dans le tableau de ma vie.
Utopie réfléchie en 2006...
lundi 27 octobre 2008
Les blessures de l’âme
Les blessures de l’âme sont souvent ignorées dans les expressions de nos réalités. Invisibles à l’œil nu, elles touchent parfois le corps, elle le déboussolent sans en avoir l'air. Elles sont le lot de tous, à chaque échelle, à chaque culture, à chaque être, à chaque âme, des multitudes de blessures internes. Des blessures qui suintent des trillions d'actes humains…
Mais est-ce le cœur ou l’esprit qui est malade ? Comment reconnaître ces souffrances qui parcourent l’intérieur des êtres ? Est-ce que le cœur peut être responsable des déboires de l’âme ?
La douleur, tout comme Dieu, est la même pour tous, même si elle se décline en autant de différentes variations. Chacun l’interprète à sa manière. Certains s’en nourrissent, d’autres la fuient. Plusieurs l’étouffent entre quatre murs bien calfeutrés d'où l’on ne laissera jamais personne entrer.
Certains, pour s'en défaire choisissent l’aventure, ceux là pensent qu’ils pourront ainsi les oublier, les soigner. L’Aventure comme baume que l’on applique sur ce morceau d’âme qui fait mal.
Les blessures de l’âme sont aussi réelles que celles du corps. Comme l’on ne peut les voir, les ausculter, les palper, les diagnostiquer, les irradier, elles restent effrayantes, mystérieuses. Peu savent les apprivoiser, les guérir. Elles cicatrisent souvent bien mal, promptes à se rouvrir au moindre coup bas. Elles saignent d’émotions sans nom. Elles marquent l’esprit à vie. Elles l’affaiblissent ou le renforcent suivant comment elles sont gérées, assimilées, acceptées. Intimes, intérieures, elles perturbent l’extérieur avec subtilité. Certains disent même qu’elles peuvent atteindre la chair, l’empoisonner. Les blessures de l'âme emprisonnent le corps en des cancers insoupçonnés. Elles reflètent les maux de notre humanité.
L’esprit blessé souffre dans un univers d’abstractions sans compréhensions. Dangereuses, parfois mortelles, les blessures de l’âme arrivent parfois à pénétrer les réalités. Quelques médecines douces et autres spiritualités essaient d’en venir à bout. Il y a toutes sortes de remèdes, aussi étranges que les tourments qui étranglent ces quotidiens que l’on voudrait fuguer.
Premier brouillon écrit en 2004, virtualisé en mai 2007...
Mais est-ce le cœur ou l’esprit qui est malade ? Comment reconnaître ces souffrances qui parcourent l’intérieur des êtres ? Est-ce que le cœur peut être responsable des déboires de l’âme ?
La douleur, tout comme Dieu, est la même pour tous, même si elle se décline en autant de différentes variations. Chacun l’interprète à sa manière. Certains s’en nourrissent, d’autres la fuient. Plusieurs l’étouffent entre quatre murs bien calfeutrés d'où l’on ne laissera jamais personne entrer.
Certains, pour s'en défaire choisissent l’aventure, ceux là pensent qu’ils pourront ainsi les oublier, les soigner. L’Aventure comme baume que l’on applique sur ce morceau d’âme qui fait mal.
Les blessures de l’âme sont aussi réelles que celles du corps. Comme l’on ne peut les voir, les ausculter, les palper, les diagnostiquer, les irradier, elles restent effrayantes, mystérieuses. Peu savent les apprivoiser, les guérir. Elles cicatrisent souvent bien mal, promptes à se rouvrir au moindre coup bas. Elles saignent d’émotions sans nom. Elles marquent l’esprit à vie. Elles l’affaiblissent ou le renforcent suivant comment elles sont gérées, assimilées, acceptées. Intimes, intérieures, elles perturbent l’extérieur avec subtilité. Certains disent même qu’elles peuvent atteindre la chair, l’empoisonner. Les blessures de l'âme emprisonnent le corps en des cancers insoupçonnés. Elles reflètent les maux de notre humanité.
L’esprit blessé souffre dans un univers d’abstractions sans compréhensions. Dangereuses, parfois mortelles, les blessures de l’âme arrivent parfois à pénétrer les réalités. Quelques médecines douces et autres spiritualités essaient d’en venir à bout. Il y a toutes sortes de remèdes, aussi étranges que les tourments qui étranglent ces quotidiens que l’on voudrait fuguer.
Premier brouillon écrit en 2004, virtualisé en mai 2007...
jeudi 7 février 2008
Nouvelle fiction
Extrait d'une nouvelle de science-fiction en construction....
"Ses doigts s’agitent dans le vide. Une profonde fatigue l’enrobe toute entière. En son sommeil tourmenté, Zélie explore un monde qu’elle ne comprend pas. Des couleurs irisées l’éblouissent. Des sons distortionnés la déconcertent. Elle cherche des repères dans cet univers inconnu. Elle n’en trouve point. Elle sombre. D'étranges créatures auscultent son corps. Une sourde frayeur s’empare de ses sens. Zélie cherche le contact de son homme. Elle se tourne et se retourne, elle le cherche, elle s’étonne de cette absence sans arriver à franchir la frontière du réveil. Elle frissonne de la tête aux pieds. Elle a froid. Trop fatiguée pour s’inquiéter davantage, elle se laisse bercer par ce vrombissement qui l’assoupit inexorablement. Le temps se fige. Elle dérive.
Elle sent pointer ses mamelons durcis. Elle sent monter le lait en ses seins gonflés. Une douleur lui vrille la poitrine. D’un coup, l’impression de se faire téter lui parcoure la chair. Elle se cambre, elle résiste, elle essaie de repousser cette bouche frigide. Elle n’arrive pas à se réveiller. Son esprit se débat mais son corps ne répond plus. Sa volonté fond comme neige au soleil. La fatigue, tentaculaire, l'emporte. Elle n’a plus la force de se débattre. Trop épuisée pour batailler, elle imagine que son homme a pris le petit affamé. Elle plonge encore plus profondément dans cet incompréhensible songe. Il l’aura emmené dans leur lit pour qu’elle puisse l’allaiter sans bouger. Elle est si fatiguée. Elle se rassure. Elle en appelle à sa raison. Elle se détend. Toujours ce même vrombissement pour bercer ces sensations étranges qu’elle n’arrive pas à déchiffrer. Elle essaie de décrypter ce qu’elle ressent sans y parvenir. Elle s'inquiète. Sa peau nue se couvre de frissons.
Le rêve tourne au cauchemar. Elle ne sent pas le contact de la douce chair de son enfant. Elle ne ressent pas la chaleur de sa bouche gloutonne. Ce qui la tète est plus vorace. Tout lui semble gelé. Elle a si froid. Elle essaie d’ouvrir les yeux. Elle cherche à transpercer ce voile d’épuisement qui l’emprisonne. Elle n’y arrive pas. C’est trop difficile. Elle est paralysée. Elle se laisse bercer par une multitude de couleurs éblouissantes. Ce rêve est de plus en plus étrange. Elle respire bruyamment. Elle grelote. Elle a peur. Elle puise dans toute sa volonté pour ouvrir un œil. Elle force ses paupières, soudainement elle réalise que celles-ci sont collées par une étrange substance. Une sensation gluante agresse ses sens. Elle hoquette. Un goût amer s’introduit dan sa bouche. Elle essaie de bouger sa main mais son poing reste bloqué. Elle tire. Elle force. Zélie sent quelque chose la retenir mais elle n’arrive pas à en déterminer l’origine. Tout son corps est englué dans une matière visqueuse. Elle se concentre sur cette chose glacée qui lui aspire les mamelons. Elle est convaincue que ce n’est pas son enfant qui la tète de cette façon, si froidement, si machinalement. Elle réalise que ses deux seins se font pomper en même temps. Elle sent le lait se vider de ses seins. Toutes ces réalisations concrètes bloquent le liquide nacré que produit sa chair maternelle. L’angoisse étreint son ventre mou. Ainsi dénudée, elle se sent violée au plus profond d’elle-même. Aucun objet ne la pénètre, pourtant l’humiliation ressentie lui est insupportable. Elle rage. Les succions diminuent à mesure que son lait se tarit. Elle a faim. Elle soupire."
"Ses doigts s’agitent dans le vide. Une profonde fatigue l’enrobe toute entière. En son sommeil tourmenté, Zélie explore un monde qu’elle ne comprend pas. Des couleurs irisées l’éblouissent. Des sons distortionnés la déconcertent. Elle cherche des repères dans cet univers inconnu. Elle n’en trouve point. Elle sombre. D'étranges créatures auscultent son corps. Une sourde frayeur s’empare de ses sens. Zélie cherche le contact de son homme. Elle se tourne et se retourne, elle le cherche, elle s’étonne de cette absence sans arriver à franchir la frontière du réveil. Elle frissonne de la tête aux pieds. Elle a froid. Trop fatiguée pour s’inquiéter davantage, elle se laisse bercer par ce vrombissement qui l’assoupit inexorablement. Le temps se fige. Elle dérive.
Elle sent pointer ses mamelons durcis. Elle sent monter le lait en ses seins gonflés. Une douleur lui vrille la poitrine. D’un coup, l’impression de se faire téter lui parcoure la chair. Elle se cambre, elle résiste, elle essaie de repousser cette bouche frigide. Elle n’arrive pas à se réveiller. Son esprit se débat mais son corps ne répond plus. Sa volonté fond comme neige au soleil. La fatigue, tentaculaire, l'emporte. Elle n’a plus la force de se débattre. Trop épuisée pour batailler, elle imagine que son homme a pris le petit affamé. Elle plonge encore plus profondément dans cet incompréhensible songe. Il l’aura emmené dans leur lit pour qu’elle puisse l’allaiter sans bouger. Elle est si fatiguée. Elle se rassure. Elle en appelle à sa raison. Elle se détend. Toujours ce même vrombissement pour bercer ces sensations étranges qu’elle n’arrive pas à déchiffrer. Elle essaie de décrypter ce qu’elle ressent sans y parvenir. Elle s'inquiète. Sa peau nue se couvre de frissons.
Le rêve tourne au cauchemar. Elle ne sent pas le contact de la douce chair de son enfant. Elle ne ressent pas la chaleur de sa bouche gloutonne. Ce qui la tète est plus vorace. Tout lui semble gelé. Elle a si froid. Elle essaie d’ouvrir les yeux. Elle cherche à transpercer ce voile d’épuisement qui l’emprisonne. Elle n’y arrive pas. C’est trop difficile. Elle est paralysée. Elle se laisse bercer par une multitude de couleurs éblouissantes. Ce rêve est de plus en plus étrange. Elle respire bruyamment. Elle grelote. Elle a peur. Elle puise dans toute sa volonté pour ouvrir un œil. Elle force ses paupières, soudainement elle réalise que celles-ci sont collées par une étrange substance. Une sensation gluante agresse ses sens. Elle hoquette. Un goût amer s’introduit dan sa bouche. Elle essaie de bouger sa main mais son poing reste bloqué. Elle tire. Elle force. Zélie sent quelque chose la retenir mais elle n’arrive pas à en déterminer l’origine. Tout son corps est englué dans une matière visqueuse. Elle se concentre sur cette chose glacée qui lui aspire les mamelons. Elle est convaincue que ce n’est pas son enfant qui la tète de cette façon, si froidement, si machinalement. Elle réalise que ses deux seins se font pomper en même temps. Elle sent le lait se vider de ses seins. Toutes ces réalisations concrètes bloquent le liquide nacré que produit sa chair maternelle. L’angoisse étreint son ventre mou. Ainsi dénudée, elle se sent violée au plus profond d’elle-même. Aucun objet ne la pénètre, pourtant l’humiliation ressentie lui est insupportable. Elle rage. Les succions diminuent à mesure que son lait se tarit. Elle a faim. Elle soupire."
Heath
Il avait encore fait la fête jusqu’à l’aube. Comme à son habitude, il était épuisé mais toujours le sommeil le fuyait. Depuis qu’il était rentré de Londres pour se reposer quelques jours, il n’avait fait que s’évaporer les idées troubles entre deux copains et trois filles, n’importe quoi d’artificiel pour panser cette plaie béante qu'il cachait au fond de lui. Cette souffrance intense qui le dévorait de l’intérieur. Tout pour oublier sa solitude interne, tout pour oublier à quel point il souffrait de ne plus être avec elles.
Le jour se lève. C’est à ce moment là que la souffrance est la plus réelle. Ses pensées lui se font la guerre. Il y a aussi ce rôle qui le hante. Ce rôle qui le poursuit comme un mauvais trip. Quel horreur que ce joker de lequel il avait pris la peau. Il n’arrivait pas à se défaire de ces sensations sombres qui aspiraient ces nuits entières. Insomnies extrêmes. Il ne voulait pas avouer qu'il était malade même s'il essayait désespérément de se soigner. Si seulement il arrivait à dormir comme avant. Il regarde la photo de sa toute petite fille. La peur lui vrille le ventre. Ne plus être son père. Elle lui manque terriblement. Il sent se creuser un fossé entre eux. Elles s’éloignent. Cela lui fait mal. Son cœur est en sang. À peine s’il se rend compte qu’il avale deux de ces comprimés qui sont supposés étouffer son anxiété. Il a une mine de déterré. Il décide de prendre une douche. L'eau fraiche lui fait bien. Triste comme les pierres, nu comme un vers, il se couche sans rien espérer. Il rumine ses pensées. Dans un coin d’obscurité quelque chose vit, quelque chose le regarde, quelque chose sourit. Heath n’en a pas conscience, la douleur qui lui perce le ventre prend trop de place. La pleine lune a brillé toute la nuit, la pleine lune se couche avec lui. New-York vibre en toile de fond. Il s'étire dans son lit. Dans sa tête en furie des images d’elles se succèdent, Mathilda, Michelle…
Elle l’a mis à la porte et il ne lui en veut même pas. Il la comprend. Elle a bien fait. Il est intenable. Pourquoi ne peut-il pas apprécier ce qui lui fait du bien à l’âme. Sa femme, sa fille, une famille, une normalité sans strass. Pourquoi doit-il toujours succomber à ce besoin de faire la fête, de s’échapper, de n’en faire qu’à sa tête? Entre deux états de songe, il se comprend à peine, il erre dans le dédale de ses petites misères. Ses pensées se chevauchent les unes par dessus les autres sans qu’il n’en possède le contrôle. À l'heure de ses vérités, il pense à ces dernières conquêtes et il se dégoûte. Combien de fois a-t-il baisé sans aimer durant ces derniers mois? Les filles comme des abeilles ne cherchent qu’à le butiner. Il s’y laisse trop souvent aller. Pourtant aucune de ces femelles n’arrivent à lui faire oublier Michelle. S’il avait été elle, il ne se serait pas non plus supporté. Il se serait foutu lui-même à la porte. Dans un coin d’obscurité, alors que le jour commence à éclairer l’appartement, quelque chose guette, quelque chose se nourrit de cette tristesse qui envahit toute la pièce.
L’homme se tourne et se retourne entre ses draps. Il geint. Il se relève. Il avale un somnifère. Il ne se sent pas bien. Son cœur lui pèse tant. Une angoisse de fond lui fait perdre le cours de sa raison. Il veut dormir, juste dormir plus de trois heures à fois, juste dormir, se reposer, en paix. Il est complètement déréglé par la multitude fuseaux horaire qu’il a traversé ces derniers temps. Son âme souffre. Son corps peine à suivre la cadence. Son téléphone sonne. Il ne répond pas. Il voit sur l’afficheur que c’est Helena. Elle doit venir le voir d’ici quelques jours. Nul besoin de répondre. Il la verra bien assez tôt. Encore une autre belle plante qu’il charmera et baisera en pensant à la mère de son enfant. Il a subitement l’impression d’être englouti au fond d’un gouffre. Il suffoque. Le monde, cette vie qu’il mène, où est le sens de tout cela? Il avale un autre comprimé pour calmer cette anxiété qui le bouffe tout entier.
Si la vie est un jeu d’échecs alors il n’est pas sur de maîtriser cette partie. Sur ce coup là il perd tous ses moyens. Il pense à elle. Elle qui ne veut plus de lui. Elle qui le repousse de plus en plus souvent. Elle qui s’est dégoûtée de lui. L’aime-t-il encore, il ne sait plus très bien. Il passe tellement de temps à chasser d’autres femmes qu’il ne se pose même plus la question. Car s’il se la pose, il connait la réponse. Oui, il l’aime encore. Il le sait très bien au fond de lui. Il l’aime encore mais il n’arrive plus à la rejoindre. Pourtant elle l’aime encore, il le sent tout au fond de sa chair. Elle l’aime encore mais pour combien de temps? En son cœur déchiré résonnent de puissants sentiments. Elle l’a jeté mais c’est lui qui a démissionné le premier en la décevant si profondément. Que peut-il faire maintenant? Il pense à son petit bout de fille. Il a laissé l’enfant à sa mère. Son ange tombé du ciel. Il aime tant être son père. Il a besoin d'elle pour grandir tout autant qu'elle a besoin de lui. Il avait tant d’ambitions à sa naissance. Dans ces moments là de ses dérives intérieures, il réalise combien il aime ce petit bout de lui qui lui ressemble tant. Il l’aime comme jamais il n’a aimé auparavant. Il soupire. Il ferme les yeux. Les premiers mois de la vie de cet enfant l’ont tout simplement renversé. Jamais il n’avait connu tel joie, tel bonheur, telle bien-être, telle sérénité, telle profondeur. Sa petite fille, ailleurs, sans lui, sa fille à lui, sans lui.
Il se recouche, les idées emportées en un infernal tourbillon, il lui est impossible de trouver le sommeil. Le cœur en miettes, l’esprit hors de contrôle, il prend l’une de ces pilules contre la douleur. Il somnole. Une heure passe, la matinée s’affirme, il ne sent plus rien. Il se tourne et se retourne entre ses draps froids. Il grogne, laissant échapper une souffrance que personne n’entend. Il est seul. Seul dans les ruines de sa vie sentimentale. La femme de ménage devrait arriver d’ici quelques heures, ensuite la masseuse et puis la fête, encore, tard dans la nuit, pour oublier, toujours plus. Sa tête est en feu, des idées troubles engloutissent chacune de ses pensées. Il prend une autre pilule pour panser sa peine. Il se force à ne pas bouger. Des flashs du joker lui reviennent en mémoire. Il en perd ses morales, ses repères, il glisse. Quel métier de merde. Et toute cette superficialité, toute cette dope, toute cette surface qui brille, tout ce creux qui scintille. Il en marre. Sa poitrine se serre. Il voudrait la prendre dans ses bras. Il voudrait voir son bébé sauter dans son lit, se coller contre lui, sentir la douceur de sa peau, s’imprégner de cette innocence qui le transporte en des endroits si doux. Il geint.
Pourquoi n’arrive-t-il plus à dormir? Depuis des mois, le sommeil le quitte, comme elles l’ont quitté, le sommeil est resté avec elles. Il voudrait dormir comme il n’a pas dormi depuis des mois. S’il arrivait à dormir, ses idées seraient plus claires, il se sentirait moins faible. Il serait peut-être plus fidèle à lui même. Dormir. Il enfonce sa tête dans son oreiller. Il pleure. La solitude interne, ne rien partager de réel dans un univers de paillettes. L’argent qui ne signifie plus rien. Le cirque des photographes et des journaux à potins. Il renifle, il a du mal à respirer. Il regarde la photo de Mathilda, si petite, si douce, son enfant à lui, père. Il veut tant être son père. Plus que tout au monde il veut l’aimer. L’aimer comme il n’a jamais su aimer aucune femme, peut-être parce-qu’il les aime trop, il ne sait pas, il ne sait plus. Il sait juste qu’il veut aimer et la protéger. Il rêve de fidélité, de félicité, mais il a du mal à ne pas voir toutes ces petites fesses qui se pavanent sous nos nez. Les petites fesses qui ne sont rien de plus que du vent dans le néant de ce monde insensé composé de poudre d’étoiles. Il a mal. Dans le placard entrouvert quelque chose surveille. Bien installé dans l’obscurité, quelque chose attend.
Il avale un autre somnifère. Il a oublié le compte des pilules qu’il a avalé, l’esprit en vrille, cela fait déjà deux heures qu’il essaie de dormir, couché à se torturer le cœur, il n’en peut plus. Fuck la marde, il en a trop putain de marre, il veut juste s’assommer le crâne assez longtemps pour survivre à cette douleur qui lui enserre les entrailles. Il avale une dernière gorgée d’eau et se recouche sur son oreiller. Il serre les poings, ferme les yeux, il sent quelque chose approcher. Un bref instant, un flocon de lucidité tombe dans la fournaise de ses cogitations, il se demande combien de pilules il a pris depuis qu’il est rentré? Il a oublié, il veut juste oublier. Une sensation sourde l’étouffe un peu. Il respire avec difficulté. Quelque chose approche. Cela ne peut être que le sommeil. Il l’attend avec soulagement. Il ne voit pas la bête sombre qui se cache en son nuage d’oubli. Il ne veut pas voir la bête sombre qui le chasse depuis si longtemps. Il ne sent pas combien elle l’avale en ricanant à pleines dents. Il sombre. Il plonge dans un sommeil si profond qu’il ne se rend plus compte de rien. Il se meurt sans avoir conscience de ce qui l’aspire. Une sombre créature rugit de bonheur. Ça y est, elle l’a enfin attrapé dans ses filets maléfiques, c’est gagné! La créature en bave de joie, avec cette proie, elle pourra répandre un nuage de tristesse qui touchera plein d’endroits sur la planète. Avec cette proie, une brillante lumière humaine s’éteindra. Les répercussions seront nombreuses. Il est rare que la chose soit heureuse mais avec cette proie, elle célèbre le pouvoir du désespoir. La créature rit d’un son lugubre qui glacerait immédiatement le sang de quiconque l’entendrait. Mais cette bête est de l’autre coté du miroir et dans l’appartement silencieux, personne ne l’entend.
Il rêve qu’il flotte. Il rêve qu’il se réveille, merde alors ça va pas recommencer!!! Voilà qu’il était enfin tombé comme une masse! Voilà qu’il était si proche du repos! Il se lève et il se voit. Merde. Il est debout devant lui. Son corps dort encore. Merde, il est mort! Merde, merde, merde! Il voulait dormir mais pas à ce point là! Peut-être n’est-ce pas irrévocable? S’il essaie de se recoucher dans son corps, il pourra sûrement reprendre le cours de sa vie. Il aime la vie, il aime sa fille, il ne veut pas mourir comme cela! Il se trouve un peu con sentimentalement parlant mais il aime vivre, grandir, mûrir, traverser ses conneries. Il a espoir de devenir un homme meilleur. Il se couche en son corps inanimé. Rien ne se passe. Merde! Merde. Merde. Il se relève. Il se regarde, on dirait bien qu’il dort. Il n’a pas tant l’air mort! Dans un coin sombre de la pièce il entend un rire glauque qui le glace, il se retourne d’un bond. La créature faite d’obscurité sort de l’ombre. Elle l’observe et lui chuchote d’un ton lugubre…
- Je t’ai eu!
Il reste figé. Il regarde son corps qui ne lui sert plus à rien. La créature fait un pas hors de l’ombre, c’est une entité opaque, sans forme précise, qui semble onduler de l’intérieur. Instinctivement Heath se recule. La brume qui embrouillait ses pensées depuis des mois se dissipe d’un coup. Alors que son esprit s’éclaircit la chose commence à parler d’une voix gutturale :
- Tu vois, je t’ai mangé et te voilà tué. N’est-ce pas beau? Sais-tu que je me nourris des conneries de mes proies. Et là tu viens de faire une belle connerie mon gars! Je sais que tu peux me comprendre. Je ne suis pas si loin de cet intense rôle qui a avalé tes dernières forces. Vois-tu, je me suis nourris de tes faiblesses. Enfin j’ai réussi à les utiliser pour mon compte, pour mieux t’attraper. Sais-tu que cela fait des mois que je te chasse. Tu étais une si belle cible, comment résister? Tu faisais rêver tant de jolies filles. Tu étais même capable de toucher les mâles. Tu faisais tant rêver, tu dégageais tant de charisme, tu ne pouvais continuer de répandre ainsi ta lumière divine. Tu aurais du te douter du risque! Je dois avouer que cela ne fut pas facile de t’accrocher mais j’ai réussi à partir du moment où elle t’a foutu dehors. Sans que tu ne le saches, je me suis accroché à tes sacs et j’ai commencé à vivre à tes cotés. J’ai exercé mon influence néfaste sur ta vie avec de plus en plus de facilité. Je savais bien que je pourrais t’avoir. Les autres m’ont dit que je perdais mon temps. Mais je n’ai écouté que mon instinct. Je savais que je pourrais te mettre à ma portée. Oh! Tu t’es débattu un peu mais pas tant que cela finalement. Hollywood est un bon terrain de chasse pour ceux de mon espèce. La pourriture qui se cache sous les paillettes est un excellent déguisement pour les miens. Tu sais de quoi je parle, tu la connais cette pourriture qui te rend malade, c’est celle-là même qui me cache et c’est grâce à elle que je t’ai soufflé du royaume des vivants. Ah! Que la nouvelle est bonne!
Heath serre des dents. Son esprit est plus clair qu’il ne l’a jamais été. L’acidité en ses entrailles le tenaille. Son être lui fait plus mal que s’il avait encore des organes pour ressentir quelque chose de physique. Merde! Putain de merde! La créature est bavarde. Elle continue de converser, elle s’autocongratule et il est hypnotisé par le flot de ces paroles qu’elle déverse sur lui.
- Tu vois, j’ai un pouvoir particulier, j’absorbe les pires craintes et je les renverse. J’en fais mon profit. Ceci m’amuse particulièrement. Ainsi tu craignais au plus profond de toi de ne plus revoir Mathilda, n’est-ce pas? En vérité, peut-être pourras-tu certainement continuer de l’apercevoir, cela ne sera pas de mon ressort mais elle ne pourra plus jamais te voir car tu es mort. Disparu. Fini. Adios. Ces deux dernières pilules que tu as prises, celles que tu as avalés par automatisme sans trop réfléchir, c’était moi qui guidait ta main. Moi qui savais le cocktail fatal. J’ai profité de ta faiblesse pour forcer ce geste mortel! C’est comme cela que je gagne. Je m’insère dans ta vie, je fais grandir tes angoisses et une fois que ta volonté est décimée, je peux te forcer à agir en ma direction. Tu es une proie. Je suis un maître en ma matière. Par ce geste que j’ai inséré en toi, je t’ai capturé. Tu peux te dire que tu n’es qu’une victime de plus à mon tableau de chasse. Mais sache que tu es au top de mon palmarès. Grâce à toi une vague de tristesse touchera des milliers peut-être même des millions de foyers, une multitude de jeunes femmes pleureront sur ton souvenir. Ton destin malheureux sera diffusé sur tous les écrans. L’amertume grandira. L’incompréhension. La confusion. Un souffle tragique traversera le monde et je me délecterai de ce malheur si savoureux. La douleur des tiens sera profonde. Sais-tu que tu viens de briser le cœur de Michelle?
Oui il savait. Il le savait et le comprenait plus que jamais. Comment avait-il pu être aussi con! Maintenant que son corps refroidissait devant lui, il se rendait pleinement compte de tout ce qu’il avait raté. Il avait rendu la vie insupportable à Michelle. Elle avait eu raison de lui en vouloir autant. Il l’avait fait souffrir inutilement. Et maintenant comment allait-elle vivre son ultime bourde? Merde! Il l’avait aimé plus qu’il ne se le fût jamais avoué, il avait aimé sa simplicité et son coté non sensationnel. Il avait aimé ce bon sens qu’il voulait pas respecter. Il aimait l’idée de cette vie qu’elle avait voulu lui offrir. Une vie de parents et d’amants sans histoire. Pourquoi n’avait-il pas été capable de résister? Serait-il dans cette position s’il avait fait plus d’efforts pour elle. Était-ce à cause de cette chose qui l’observait avec acuité qu’il se retrouvait là?
- Oui tu as raison cette fille aurait pu te sauver. Si tu lui avais donné une chance au lieu de suivre ta clique de gypsy qui t’a amené tout droit dans mes bras, tu aurais pu me mettre en échec. Mais là, c’est moi qui gagne la partie. Bingo! Et la cerise sur mon gâteau, c’est que désormais la culpabilité qu’elle ressentira de t’avoir laissé dans ta merde lui rongera le reste de sa vie. N’est-ce pas beau tout cela?
Heath voudrait étrangler cette chose, l’anéantir pour qu’elle se taise Chacun de ses mots est une forme de torture. La haine qu’il ressent envers cette créature est indescriptible. Tandis qu’il la regarde avec hargne, elle change de forme, elle prend allure humaine, elle prend les traits du Joker. Il comprend bien ce qu’elle lui montre. Il comprend trop bien ce qu’elle est. Merde. Il entend une porte s’ouvrir. La femme de ménage entre dans l’appartement. Il se téléporte à ses cotés en une simple pensée. Un peu décontenancé il observe cette femme qui commence à ramasser le linge qui traîne. Elle range les bouteilles, elle met à la poubelle une peau de banane qui pourrit sur le comptoir de la cuisine. Il se place juste devant elle. Elle ne le voit pas. Merde. C’est donc vrai. Il est devenu fantôme? Merde! Elle passe devant sa chambre sans y entrer. Il voudrait la pousser à ouvrir la porte mais il est passé de l’autre coté de la vie. Il ne peut plus la toucher. Il voudrait qu’elle aille le voir. Peut-être peut-on encore le sauver? Si seulement elle pouvait s’en inquiéter. Mais il a beau la suivre de prés, elle le traverse comme s’il ne soit rien d’autre que de l’air. Invisible, il refuse de se résigner. Elle continue d’effectuer ses taches de ménages sans se préoccuper de sa présence. Il se concentre. Rien ne se passe.
La femme sait que c’est un acteur de cinéma, elle l’a déjà vu dans des films, il n’est pas son genre. Elle lui parle peu. Elle fait partie du décor, elle ne fait pas partie de sa vie, elle n’a pas accès à son monde. En une autre pensée, il retourne à sa chambre où l’attend la créature redevenue forme obscure. Il sent qu’elle se nourrit de lui. Elle recommence à parler :
- Savais-tu seulement à quel point tu pouvais toucher les gens? Savais-tu seulement toute la portée de ton talent? Je t’ai fauché en pleine gloire. Ah! Que c’est beau. Mon patron sera fier. Avec toi, je vais gagner du galon. Tu aurais pu mettre tant de lumière dans ton monde. Heureusement pour moi, tu n’as pas su maîtriser tes pulsions destructrices Sais-tu seulement comment ta perte va remuer toute ta communauté, comment elle va arriver à perturber le quotidien de certains? Je prédis que tu vas faire couler des torrents de larmes. Des larmes dans lesquelles je me baignerais avec tant de plaisir. En t’attrapant dans mes cordes, je vais pouvoir répandre toute cette tristesse que tu gardais en toi. Cela va être délicieux. D’ailleurs tu devrais me remercier, je viens de faire de toi une légende…
À écouter déblatérer cette chose immonde, Heath voudrait mourir mais il est déjà mort alors il ne peut rien faire de plus que de se recroqueviller en une petite boule spirituelle. Il voit arriver la masseuse. Dans son coin d’ombre la créature rigole, la masseuse s’approche de son corps. Il s’approche de la masseuse. Il essaie de la toucher mais sa main transparente n’a plus aucune consistance. Il essaie de marcher, Il se rend compte qu’il projette l’image à laquelle il s’est habitué ces 28 dernières années mais que ce n’est plus qu’une illusion. Pendant que la masseuse fait des appels frénétiques avec son téléphone. Il regarde une photo de sa fille, la même qu’il a regardé des heures durant sans être capable de trouver le sommeil tellement son manque d’elle était fort. Sa fille blonde comme les blés, son portrait tout craché, sa fille qu’il ne fera plus jamais rire ni pleurer. Sa fille adorée, son ange tombée du ciel, celle qui a touché son cœur le plus fort. Et c’est à elle qu’il aura fini par faire le plus de mal. Est-ce qu’elle se rappellera encore de lui lorsqu’elle aura vingt ans? Est-ce qu’elle lui pardonnera d’avoir été si faible? Est-ce qu’elle lui pardonnera de s’être laissé emporté par cette chose macabre? De s’être laissé distraire par le plaisir de tout ce que la terre avait à lui offrir, d’avoir abusé des bonnes choses sans avoir su apprécier les vraies beautés sur son chemin. Sa femme. Elle aurait pu être sa femme. Michelle. Elle n’aimait pas le voir rentrer aux petites heures, un de ses potes à ses basques, décomposé par une nuit de party. Elle avait raison. Malgré ce que sa troupe de star en disait, ce n’est pas lui qui méritait mieux c’était elle qui méritait mieux de lui.
La masseuse affolée a commencé à rameuter la cavalerie. Le cirque va commencer. Il est blasé. La créature sans nom le regarde intensément. Un rictus dégueulasse se dessine sur ce qui lui fait office de face. Heath sent une étrange chaleur lui irradier le dos. Il se retourne, une lumière vivifiante apparaît dans la porte de sa salle de bains. Une lumière vive qui l’attire. Il hésite. Il regarde la photo de Mathilda posé à coté de son corps sans vie. Il a besoin de la revoir une dernière fois. Il fait un mouvement de coté, il traverse la fenêtre et flotte dans l’air. Les lumières d’une sirène apparaissent dans son champ de vision. Il revient dans la chambre. Mathilda. En une pensée il est vers elle, à l’autre bout de la planète, sur un autre continent, il la rejoint. Elle joue tranquillement. Il s’assoie à ses cotés. Elle le regarde. Il lui sourit. Elle babille. Elle est si jolie. Derrière elle il voit de nouveau apparaître la lumière chaude. Il y voit se dessiner sa grand-mère qui lui fait signe de la main. Sa grand-mère regarde aussi l’enfant. Il voudrait pleurer mais n’y arrive pas. Il ne veut pas partir tout de suite. Il veut rester prés d’elle. L’enfant sourit. Derrière lui le souffle de la chose obscure lui glace l’esprit. Il ne veut pas de cette chose en présence de son enfant. Il fait volte-face. Sans s’en rendre compte, le voilà revenu dans la chambre où réside encore sa dépouille. Il sort par la fenêtre.
Il flotte au dessus de la rue. Il voit par la vitre de sa chambre que l’on emballe son corps dans un sac. Un sac noir. Il ne fait plus partie de cette carcasse que l’on emmène vers sa destination finale. À l’entrée de l’immeuble, une foule s’est amassée. Il s’en approche. Il voit des larmes. Il voit des âmes esseulées en quête de sensations fortes. Il sent la tristesse qui se répand. Il sent aussi une fébrilité humaine qui l'écœure. Devant lui jaillit de nouveau la lumière qui l’appelle, il pressent sa bonté, il s’en approche timidement. Il entend hurler la chose immonde derrière lui. Il ne veut plus entendre causer cette horreur. Il prend son élan et plonge dans la lumière qui l’englobe. Une lumière envoyée par des anges bienveillants, une lumière vive qui le transporte vers ces étoiles qui brillent éternellement…
La source de cette histoire fictive expliquée par ici...
Le jour se lève. C’est à ce moment là que la souffrance est la plus réelle. Ses pensées lui se font la guerre. Il y a aussi ce rôle qui le hante. Ce rôle qui le poursuit comme un mauvais trip. Quel horreur que ce joker de lequel il avait pris la peau. Il n’arrivait pas à se défaire de ces sensations sombres qui aspiraient ces nuits entières. Insomnies extrêmes. Il ne voulait pas avouer qu'il était malade même s'il essayait désespérément de se soigner. Si seulement il arrivait à dormir comme avant. Il regarde la photo de sa toute petite fille. La peur lui vrille le ventre. Ne plus être son père. Elle lui manque terriblement. Il sent se creuser un fossé entre eux. Elles s’éloignent. Cela lui fait mal. Son cœur est en sang. À peine s’il se rend compte qu’il avale deux de ces comprimés qui sont supposés étouffer son anxiété. Il a une mine de déterré. Il décide de prendre une douche. L'eau fraiche lui fait bien. Triste comme les pierres, nu comme un vers, il se couche sans rien espérer. Il rumine ses pensées. Dans un coin d’obscurité quelque chose vit, quelque chose le regarde, quelque chose sourit. Heath n’en a pas conscience, la douleur qui lui perce le ventre prend trop de place. La pleine lune a brillé toute la nuit, la pleine lune se couche avec lui. New-York vibre en toile de fond. Il s'étire dans son lit. Dans sa tête en furie des images d’elles se succèdent, Mathilda, Michelle…
Elle l’a mis à la porte et il ne lui en veut même pas. Il la comprend. Elle a bien fait. Il est intenable. Pourquoi ne peut-il pas apprécier ce qui lui fait du bien à l’âme. Sa femme, sa fille, une famille, une normalité sans strass. Pourquoi doit-il toujours succomber à ce besoin de faire la fête, de s’échapper, de n’en faire qu’à sa tête? Entre deux états de songe, il se comprend à peine, il erre dans le dédale de ses petites misères. Ses pensées se chevauchent les unes par dessus les autres sans qu’il n’en possède le contrôle. À l'heure de ses vérités, il pense à ces dernières conquêtes et il se dégoûte. Combien de fois a-t-il baisé sans aimer durant ces derniers mois? Les filles comme des abeilles ne cherchent qu’à le butiner. Il s’y laisse trop souvent aller. Pourtant aucune de ces femelles n’arrivent à lui faire oublier Michelle. S’il avait été elle, il ne se serait pas non plus supporté. Il se serait foutu lui-même à la porte. Dans un coin d’obscurité, alors que le jour commence à éclairer l’appartement, quelque chose guette, quelque chose se nourrit de cette tristesse qui envahit toute la pièce.
L’homme se tourne et se retourne entre ses draps. Il geint. Il se relève. Il avale un somnifère. Il ne se sent pas bien. Son cœur lui pèse tant. Une angoisse de fond lui fait perdre le cours de sa raison. Il veut dormir, juste dormir plus de trois heures à fois, juste dormir, se reposer, en paix. Il est complètement déréglé par la multitude fuseaux horaire qu’il a traversé ces derniers temps. Son âme souffre. Son corps peine à suivre la cadence. Son téléphone sonne. Il ne répond pas. Il voit sur l’afficheur que c’est Helena. Elle doit venir le voir d’ici quelques jours. Nul besoin de répondre. Il la verra bien assez tôt. Encore une autre belle plante qu’il charmera et baisera en pensant à la mère de son enfant. Il a subitement l’impression d’être englouti au fond d’un gouffre. Il suffoque. Le monde, cette vie qu’il mène, où est le sens de tout cela? Il avale un autre comprimé pour calmer cette anxiété qui le bouffe tout entier.
Si la vie est un jeu d’échecs alors il n’est pas sur de maîtriser cette partie. Sur ce coup là il perd tous ses moyens. Il pense à elle. Elle qui ne veut plus de lui. Elle qui le repousse de plus en plus souvent. Elle qui s’est dégoûtée de lui. L’aime-t-il encore, il ne sait plus très bien. Il passe tellement de temps à chasser d’autres femmes qu’il ne se pose même plus la question. Car s’il se la pose, il connait la réponse. Oui, il l’aime encore. Il le sait très bien au fond de lui. Il l’aime encore mais il n’arrive plus à la rejoindre. Pourtant elle l’aime encore, il le sent tout au fond de sa chair. Elle l’aime encore mais pour combien de temps? En son cœur déchiré résonnent de puissants sentiments. Elle l’a jeté mais c’est lui qui a démissionné le premier en la décevant si profondément. Que peut-il faire maintenant? Il pense à son petit bout de fille. Il a laissé l’enfant à sa mère. Son ange tombé du ciel. Il aime tant être son père. Il a besoin d'elle pour grandir tout autant qu'elle a besoin de lui. Il avait tant d’ambitions à sa naissance. Dans ces moments là de ses dérives intérieures, il réalise combien il aime ce petit bout de lui qui lui ressemble tant. Il l’aime comme jamais il n’a aimé auparavant. Il soupire. Il ferme les yeux. Les premiers mois de la vie de cet enfant l’ont tout simplement renversé. Jamais il n’avait connu tel joie, tel bonheur, telle bien-être, telle sérénité, telle profondeur. Sa petite fille, ailleurs, sans lui, sa fille à lui, sans lui.
Il se recouche, les idées emportées en un infernal tourbillon, il lui est impossible de trouver le sommeil. Le cœur en miettes, l’esprit hors de contrôle, il prend l’une de ces pilules contre la douleur. Il somnole. Une heure passe, la matinée s’affirme, il ne sent plus rien. Il se tourne et se retourne entre ses draps froids. Il grogne, laissant échapper une souffrance que personne n’entend. Il est seul. Seul dans les ruines de sa vie sentimentale. La femme de ménage devrait arriver d’ici quelques heures, ensuite la masseuse et puis la fête, encore, tard dans la nuit, pour oublier, toujours plus. Sa tête est en feu, des idées troubles engloutissent chacune de ses pensées. Il prend une autre pilule pour panser sa peine. Il se force à ne pas bouger. Des flashs du joker lui reviennent en mémoire. Il en perd ses morales, ses repères, il glisse. Quel métier de merde. Et toute cette superficialité, toute cette dope, toute cette surface qui brille, tout ce creux qui scintille. Il en marre. Sa poitrine se serre. Il voudrait la prendre dans ses bras. Il voudrait voir son bébé sauter dans son lit, se coller contre lui, sentir la douceur de sa peau, s’imprégner de cette innocence qui le transporte en des endroits si doux. Il geint.
Pourquoi n’arrive-t-il plus à dormir? Depuis des mois, le sommeil le quitte, comme elles l’ont quitté, le sommeil est resté avec elles. Il voudrait dormir comme il n’a pas dormi depuis des mois. S’il arrivait à dormir, ses idées seraient plus claires, il se sentirait moins faible. Il serait peut-être plus fidèle à lui même. Dormir. Il enfonce sa tête dans son oreiller. Il pleure. La solitude interne, ne rien partager de réel dans un univers de paillettes. L’argent qui ne signifie plus rien. Le cirque des photographes et des journaux à potins. Il renifle, il a du mal à respirer. Il regarde la photo de Mathilda, si petite, si douce, son enfant à lui, père. Il veut tant être son père. Plus que tout au monde il veut l’aimer. L’aimer comme il n’a jamais su aimer aucune femme, peut-être parce-qu’il les aime trop, il ne sait pas, il ne sait plus. Il sait juste qu’il veut aimer et la protéger. Il rêve de fidélité, de félicité, mais il a du mal à ne pas voir toutes ces petites fesses qui se pavanent sous nos nez. Les petites fesses qui ne sont rien de plus que du vent dans le néant de ce monde insensé composé de poudre d’étoiles. Il a mal. Dans le placard entrouvert quelque chose surveille. Bien installé dans l’obscurité, quelque chose attend.
Il avale un autre somnifère. Il a oublié le compte des pilules qu’il a avalé, l’esprit en vrille, cela fait déjà deux heures qu’il essaie de dormir, couché à se torturer le cœur, il n’en peut plus. Fuck la marde, il en a trop putain de marre, il veut juste s’assommer le crâne assez longtemps pour survivre à cette douleur qui lui enserre les entrailles. Il avale une dernière gorgée d’eau et se recouche sur son oreiller. Il serre les poings, ferme les yeux, il sent quelque chose approcher. Un bref instant, un flocon de lucidité tombe dans la fournaise de ses cogitations, il se demande combien de pilules il a pris depuis qu’il est rentré? Il a oublié, il veut juste oublier. Une sensation sourde l’étouffe un peu. Il respire avec difficulté. Quelque chose approche. Cela ne peut être que le sommeil. Il l’attend avec soulagement. Il ne voit pas la bête sombre qui se cache en son nuage d’oubli. Il ne veut pas voir la bête sombre qui le chasse depuis si longtemps. Il ne sent pas combien elle l’avale en ricanant à pleines dents. Il sombre. Il plonge dans un sommeil si profond qu’il ne se rend plus compte de rien. Il se meurt sans avoir conscience de ce qui l’aspire. Une sombre créature rugit de bonheur. Ça y est, elle l’a enfin attrapé dans ses filets maléfiques, c’est gagné! La créature en bave de joie, avec cette proie, elle pourra répandre un nuage de tristesse qui touchera plein d’endroits sur la planète. Avec cette proie, une brillante lumière humaine s’éteindra. Les répercussions seront nombreuses. Il est rare que la chose soit heureuse mais avec cette proie, elle célèbre le pouvoir du désespoir. La créature rit d’un son lugubre qui glacerait immédiatement le sang de quiconque l’entendrait. Mais cette bête est de l’autre coté du miroir et dans l’appartement silencieux, personne ne l’entend.
Il rêve qu’il flotte. Il rêve qu’il se réveille, merde alors ça va pas recommencer!!! Voilà qu’il était enfin tombé comme une masse! Voilà qu’il était si proche du repos! Il se lève et il se voit. Merde. Il est debout devant lui. Son corps dort encore. Merde, il est mort! Merde, merde, merde! Il voulait dormir mais pas à ce point là! Peut-être n’est-ce pas irrévocable? S’il essaie de se recoucher dans son corps, il pourra sûrement reprendre le cours de sa vie. Il aime la vie, il aime sa fille, il ne veut pas mourir comme cela! Il se trouve un peu con sentimentalement parlant mais il aime vivre, grandir, mûrir, traverser ses conneries. Il a espoir de devenir un homme meilleur. Il se couche en son corps inanimé. Rien ne se passe. Merde! Merde. Merde. Il se relève. Il se regarde, on dirait bien qu’il dort. Il n’a pas tant l’air mort! Dans un coin sombre de la pièce il entend un rire glauque qui le glace, il se retourne d’un bond. La créature faite d’obscurité sort de l’ombre. Elle l’observe et lui chuchote d’un ton lugubre…
- Je t’ai eu!
Il reste figé. Il regarde son corps qui ne lui sert plus à rien. La créature fait un pas hors de l’ombre, c’est une entité opaque, sans forme précise, qui semble onduler de l’intérieur. Instinctivement Heath se recule. La brume qui embrouillait ses pensées depuis des mois se dissipe d’un coup. Alors que son esprit s’éclaircit la chose commence à parler d’une voix gutturale :
- Tu vois, je t’ai mangé et te voilà tué. N’est-ce pas beau? Sais-tu que je me nourris des conneries de mes proies. Et là tu viens de faire une belle connerie mon gars! Je sais que tu peux me comprendre. Je ne suis pas si loin de cet intense rôle qui a avalé tes dernières forces. Vois-tu, je me suis nourris de tes faiblesses. Enfin j’ai réussi à les utiliser pour mon compte, pour mieux t’attraper. Sais-tu que cela fait des mois que je te chasse. Tu étais une si belle cible, comment résister? Tu faisais rêver tant de jolies filles. Tu étais même capable de toucher les mâles. Tu faisais tant rêver, tu dégageais tant de charisme, tu ne pouvais continuer de répandre ainsi ta lumière divine. Tu aurais du te douter du risque! Je dois avouer que cela ne fut pas facile de t’accrocher mais j’ai réussi à partir du moment où elle t’a foutu dehors. Sans que tu ne le saches, je me suis accroché à tes sacs et j’ai commencé à vivre à tes cotés. J’ai exercé mon influence néfaste sur ta vie avec de plus en plus de facilité. Je savais bien que je pourrais t’avoir. Les autres m’ont dit que je perdais mon temps. Mais je n’ai écouté que mon instinct. Je savais que je pourrais te mettre à ma portée. Oh! Tu t’es débattu un peu mais pas tant que cela finalement. Hollywood est un bon terrain de chasse pour ceux de mon espèce. La pourriture qui se cache sous les paillettes est un excellent déguisement pour les miens. Tu sais de quoi je parle, tu la connais cette pourriture qui te rend malade, c’est celle-là même qui me cache et c’est grâce à elle que je t’ai soufflé du royaume des vivants. Ah! Que la nouvelle est bonne!
Heath serre des dents. Son esprit est plus clair qu’il ne l’a jamais été. L’acidité en ses entrailles le tenaille. Son être lui fait plus mal que s’il avait encore des organes pour ressentir quelque chose de physique. Merde! Putain de merde! La créature est bavarde. Elle continue de converser, elle s’autocongratule et il est hypnotisé par le flot de ces paroles qu’elle déverse sur lui.
- Tu vois, j’ai un pouvoir particulier, j’absorbe les pires craintes et je les renverse. J’en fais mon profit. Ceci m’amuse particulièrement. Ainsi tu craignais au plus profond de toi de ne plus revoir Mathilda, n’est-ce pas? En vérité, peut-être pourras-tu certainement continuer de l’apercevoir, cela ne sera pas de mon ressort mais elle ne pourra plus jamais te voir car tu es mort. Disparu. Fini. Adios. Ces deux dernières pilules que tu as prises, celles que tu as avalés par automatisme sans trop réfléchir, c’était moi qui guidait ta main. Moi qui savais le cocktail fatal. J’ai profité de ta faiblesse pour forcer ce geste mortel! C’est comme cela que je gagne. Je m’insère dans ta vie, je fais grandir tes angoisses et une fois que ta volonté est décimée, je peux te forcer à agir en ma direction. Tu es une proie. Je suis un maître en ma matière. Par ce geste que j’ai inséré en toi, je t’ai capturé. Tu peux te dire que tu n’es qu’une victime de plus à mon tableau de chasse. Mais sache que tu es au top de mon palmarès. Grâce à toi une vague de tristesse touchera des milliers peut-être même des millions de foyers, une multitude de jeunes femmes pleureront sur ton souvenir. Ton destin malheureux sera diffusé sur tous les écrans. L’amertume grandira. L’incompréhension. La confusion. Un souffle tragique traversera le monde et je me délecterai de ce malheur si savoureux. La douleur des tiens sera profonde. Sais-tu que tu viens de briser le cœur de Michelle?
Oui il savait. Il le savait et le comprenait plus que jamais. Comment avait-il pu être aussi con! Maintenant que son corps refroidissait devant lui, il se rendait pleinement compte de tout ce qu’il avait raté. Il avait rendu la vie insupportable à Michelle. Elle avait eu raison de lui en vouloir autant. Il l’avait fait souffrir inutilement. Et maintenant comment allait-elle vivre son ultime bourde? Merde! Il l’avait aimé plus qu’il ne se le fût jamais avoué, il avait aimé sa simplicité et son coté non sensationnel. Il avait aimé ce bon sens qu’il voulait pas respecter. Il aimait l’idée de cette vie qu’elle avait voulu lui offrir. Une vie de parents et d’amants sans histoire. Pourquoi n’avait-il pas été capable de résister? Serait-il dans cette position s’il avait fait plus d’efforts pour elle. Était-ce à cause de cette chose qui l’observait avec acuité qu’il se retrouvait là?
- Oui tu as raison cette fille aurait pu te sauver. Si tu lui avais donné une chance au lieu de suivre ta clique de gypsy qui t’a amené tout droit dans mes bras, tu aurais pu me mettre en échec. Mais là, c’est moi qui gagne la partie. Bingo! Et la cerise sur mon gâteau, c’est que désormais la culpabilité qu’elle ressentira de t’avoir laissé dans ta merde lui rongera le reste de sa vie. N’est-ce pas beau tout cela?
Heath voudrait étrangler cette chose, l’anéantir pour qu’elle se taise Chacun de ses mots est une forme de torture. La haine qu’il ressent envers cette créature est indescriptible. Tandis qu’il la regarde avec hargne, elle change de forme, elle prend allure humaine, elle prend les traits du Joker. Il comprend bien ce qu’elle lui montre. Il comprend trop bien ce qu’elle est. Merde. Il entend une porte s’ouvrir. La femme de ménage entre dans l’appartement. Il se téléporte à ses cotés en une simple pensée. Un peu décontenancé il observe cette femme qui commence à ramasser le linge qui traîne. Elle range les bouteilles, elle met à la poubelle une peau de banane qui pourrit sur le comptoir de la cuisine. Il se place juste devant elle. Elle ne le voit pas. Merde. C’est donc vrai. Il est devenu fantôme? Merde! Elle passe devant sa chambre sans y entrer. Il voudrait la pousser à ouvrir la porte mais il est passé de l’autre coté de la vie. Il ne peut plus la toucher. Il voudrait qu’elle aille le voir. Peut-être peut-on encore le sauver? Si seulement elle pouvait s’en inquiéter. Mais il a beau la suivre de prés, elle le traverse comme s’il ne soit rien d’autre que de l’air. Invisible, il refuse de se résigner. Elle continue d’effectuer ses taches de ménages sans se préoccuper de sa présence. Il se concentre. Rien ne se passe.
La femme sait que c’est un acteur de cinéma, elle l’a déjà vu dans des films, il n’est pas son genre. Elle lui parle peu. Elle fait partie du décor, elle ne fait pas partie de sa vie, elle n’a pas accès à son monde. En une autre pensée, il retourne à sa chambre où l’attend la créature redevenue forme obscure. Il sent qu’elle se nourrit de lui. Elle recommence à parler :
- Savais-tu seulement à quel point tu pouvais toucher les gens? Savais-tu seulement toute la portée de ton talent? Je t’ai fauché en pleine gloire. Ah! Que c’est beau. Mon patron sera fier. Avec toi, je vais gagner du galon. Tu aurais pu mettre tant de lumière dans ton monde. Heureusement pour moi, tu n’as pas su maîtriser tes pulsions destructrices Sais-tu seulement comment ta perte va remuer toute ta communauté, comment elle va arriver à perturber le quotidien de certains? Je prédis que tu vas faire couler des torrents de larmes. Des larmes dans lesquelles je me baignerais avec tant de plaisir. En t’attrapant dans mes cordes, je vais pouvoir répandre toute cette tristesse que tu gardais en toi. Cela va être délicieux. D’ailleurs tu devrais me remercier, je viens de faire de toi une légende…
À écouter déblatérer cette chose immonde, Heath voudrait mourir mais il est déjà mort alors il ne peut rien faire de plus que de se recroqueviller en une petite boule spirituelle. Il voit arriver la masseuse. Dans son coin d’ombre la créature rigole, la masseuse s’approche de son corps. Il s’approche de la masseuse. Il essaie de la toucher mais sa main transparente n’a plus aucune consistance. Il essaie de marcher, Il se rend compte qu’il projette l’image à laquelle il s’est habitué ces 28 dernières années mais que ce n’est plus qu’une illusion. Pendant que la masseuse fait des appels frénétiques avec son téléphone. Il regarde une photo de sa fille, la même qu’il a regardé des heures durant sans être capable de trouver le sommeil tellement son manque d’elle était fort. Sa fille blonde comme les blés, son portrait tout craché, sa fille qu’il ne fera plus jamais rire ni pleurer. Sa fille adorée, son ange tombée du ciel, celle qui a touché son cœur le plus fort. Et c’est à elle qu’il aura fini par faire le plus de mal. Est-ce qu’elle se rappellera encore de lui lorsqu’elle aura vingt ans? Est-ce qu’elle lui pardonnera d’avoir été si faible? Est-ce qu’elle lui pardonnera de s’être laissé emporté par cette chose macabre? De s’être laissé distraire par le plaisir de tout ce que la terre avait à lui offrir, d’avoir abusé des bonnes choses sans avoir su apprécier les vraies beautés sur son chemin. Sa femme. Elle aurait pu être sa femme. Michelle. Elle n’aimait pas le voir rentrer aux petites heures, un de ses potes à ses basques, décomposé par une nuit de party. Elle avait raison. Malgré ce que sa troupe de star en disait, ce n’est pas lui qui méritait mieux c’était elle qui méritait mieux de lui.
La masseuse affolée a commencé à rameuter la cavalerie. Le cirque va commencer. Il est blasé. La créature sans nom le regarde intensément. Un rictus dégueulasse se dessine sur ce qui lui fait office de face. Heath sent une étrange chaleur lui irradier le dos. Il se retourne, une lumière vivifiante apparaît dans la porte de sa salle de bains. Une lumière vive qui l’attire. Il hésite. Il regarde la photo de Mathilda posé à coté de son corps sans vie. Il a besoin de la revoir une dernière fois. Il fait un mouvement de coté, il traverse la fenêtre et flotte dans l’air. Les lumières d’une sirène apparaissent dans son champ de vision. Il revient dans la chambre. Mathilda. En une pensée il est vers elle, à l’autre bout de la planète, sur un autre continent, il la rejoint. Elle joue tranquillement. Il s’assoie à ses cotés. Elle le regarde. Il lui sourit. Elle babille. Elle est si jolie. Derrière elle il voit de nouveau apparaître la lumière chaude. Il y voit se dessiner sa grand-mère qui lui fait signe de la main. Sa grand-mère regarde aussi l’enfant. Il voudrait pleurer mais n’y arrive pas. Il ne veut pas partir tout de suite. Il veut rester prés d’elle. L’enfant sourit. Derrière lui le souffle de la chose obscure lui glace l’esprit. Il ne veut pas de cette chose en présence de son enfant. Il fait volte-face. Sans s’en rendre compte, le voilà revenu dans la chambre où réside encore sa dépouille. Il sort par la fenêtre.
Il flotte au dessus de la rue. Il voit par la vitre de sa chambre que l’on emballe son corps dans un sac. Un sac noir. Il ne fait plus partie de cette carcasse que l’on emmène vers sa destination finale. À l’entrée de l’immeuble, une foule s’est amassée. Il s’en approche. Il voit des larmes. Il voit des âmes esseulées en quête de sensations fortes. Il sent la tristesse qui se répand. Il sent aussi une fébrilité humaine qui l'écœure. Devant lui jaillit de nouveau la lumière qui l’appelle, il pressent sa bonté, il s’en approche timidement. Il entend hurler la chose immonde derrière lui. Il ne veut plus entendre causer cette horreur. Il prend son élan et plonge dans la lumière qui l’englobe. Une lumière envoyée par des anges bienveillants, une lumière vive qui le transporte vers ces étoiles qui brillent éternellement…
La source de cette histoire fictive expliquée par ici...
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